© Filitosa
shardanes torréens peuple de la mer

Il y a 4 millénaires, les Torréens envahissaient la Corse-du-Sud : que reste-t-il d'eux dans l'île ?

Par Sébastien 6 min. de lecture
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Vraisemblablement occupée par l’Homme depuis le mésolithique, la Corse a hébergé de nombreuses civilisations sur ses terres fertiles. Arrivés par la mer dans les microrégions du sud, ces premiers peuples qui étaient jusqu’alors nomades commencent peu à peu à se sédentariser.

En 1972, c’est du côté de Bonifacio et de ses falaises calcaires que la plus ancienne forme de vie humaine de l’île a été découverte. Enseveli dans la grotte de l’Araguina, le squelette d’une femme datant du 7ème millénaire av. J.-C. reposait dans ce qui s'apparente à un habitat sous roche. Baptisée "Dame de Bonifacio", elle est aujourd'hui considérée comme la "doyenne des Corses" - et l'un des corps les plus anciens retrouvés en Méditerranée.

Cette trouvaille, au caractère hautement symbolique, est dans la droite ligne des premières observations de Prosper Mérimée au 19ème siècle siècle, puis plus tard de Roger Grosjean, fondateur de l’archéologie préhistorique corse. Archéologue et chercheur au CNRS, il est nommé délégué à la Culture à Ajaccio en 1954 après que Charles-Antoine Cesari l’ait invité à venir étudier de curieuses pierres taillées qui gisaient dans le sol de Filitosa.

Sur place, il va découvrir les célèbres statues-menhirs sculptées dans le granite ainsi que des traces de constructions anciennes qui seront identifiées comme appartenant à la Civilisation Torréenne. C'est sur les traces de ces fameux Torréens que nous partons ensemble.

Au sommaire
  • L'invasion des Torréens (ou des "Shardanes")
  • A Filitosa, l'héritage des Torréens
  • Les autres lieux emblématiques de la civilisation torréenne

L'invasion des Torréens (ou des "Shardanes")

Encore inconnue avant 1954, la civilisation torréenne est l’une des plus récentes à avoir été authentifiée en Méditerranée. Ayant très probablement débarqué sur la côte orientale de l’île au 2ème millénaire millénaire av. J.-C., les Torréens ont essaimé dans tout le sud de la Corse où sont recensés une centaine de sites liés directement à leur culture.

Foce, le plus grand monument torréen de Corse © Sébastien Leroy
Ici, à Foce, les Torréens ont laissé une "torra" encore bien préservée.

Peuple de bâtisseurs de l’âge du bronze, ils ont érigé un grand nombre d’édifices, dont des monuments circulaires, les fameuses "torre". La finalité de ces constructions turriformes qui représentent l’apogée du mégalithisme en Corse reste encore à être confirmée, comme cela est précisé par les gestionnaires du site de Filitosa :

"S’agit-il de simples tours de guet, de pièces de stockage de richesses aux obscurs diverticules, de lieux de pouvoir ou de réunion pour une circonstance particulière, d’abris d’un personnage éminent de la communauté, ou d’un lieu de chamanisme aux croyances ancestrales ?"

Site de Filitosa

Si des doutes subsistent quant à l’usage précis qui était fait de la "torra" — élément caractéristique de la civilisation torréenne — certains pans de l’histoire tendent à être mieux interprétés, comme l’origine de ce groupe humain.

En effet, selon certains spécialistes, les cultures torréenne et nuragique seraient étroitement liées. Proche voisin, le peuple nuragique était implanté en Sardaigne où il a laissé en héritage d’innombrables tours bâties sur le même modèle que les torre, à ceci près que les nuraghes avaient une structure plus imposante.

carte postale ancienne nuraghe sardaigne © Ithaque
Un nuraghe et des habitants sur une ancienne carte postale sarde.

Ces civilisations "sœurs", qui partageaient des traits communs, seraient peut-être issues d’une souche commune : les Shardanes. L’hypothèse émise est que ce peuple aurait débarqué à la même époque sur les deux îles et que la Sardaigne aurait hérité son nom de cette civilisation.

Ethnie composant les "Peuples de la Mer", les Shardanes ont fait partie d’une coalition qui a attaqué l’Égypte à plusieurs reprises (à la même époque), comme en témoigne une inscription sur les parois du temple de Médinet Habou.

En Corse, l’arrivée des Shardanes, ou Torréens, est une source de rivalité avec les protocorses implantés sur l'île depuis déjà quelques millénaires, et attachés à la culture mégalithique (dolmens, menhirs, coffres...). La différence de culture tout comme de mode de vie entre les envahisseurs et les autochtones vont être à l’origine de conflits. Les Torréens, qui sont un peuple de guerriers, plus avancés, vont progressivement prendre le dessus sur la civilisation primitive protocorse pour finir par s’y superposer.

"Les monolithes (des bergers et agriculteurs protocorses) furent systématiquement détruits par ces étrangers dans le but d'effacer toutes les traces que leurs prédécesseurs avaient laissées."

Roger Grosjean, La Corse avant l'Histoire, 1966

Pour l’archéologue Roger Grosjean, les statues-menhirs représenteraient les guerriers Shardanes qui s’attaquèrent puis s’allièrent à l’Égypte pharaonique entre le 14ème et le 13ème siècle av. J.-C. Les sculpteurs mégalithiques auraient donc immortalisé dans la pierre la force de ces guerriers. 

schéma statues menhirs cors roger grosjean
Les statues-menhirs en Corse selon Roger Grosjean, 1966.

A Filitosa, l'héritage des Torréens

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Charles-Antoine Cesari fait une découverte étonnante au cœur de sa propriété fraîchement acquise. Ici, sur ces terrains sauvages, où la quiétude n’est seulement perturbée que par le souffle du vent dans les oliviers, il va trouver au lieu-dit Petra Zuccata 5 "Paladini" gisant face contre terre. Un peu plus loin, sur une butte voisine, il remarque également d’étranges vestiges.

statue-menhir de filitosa © Sébastien Leroy
L'un des guerriers de pierre de Filitosa.

À cette époque, c’est-à-dire en 1946, peu de monde s’intéresse à l’archéologie, et encore moins à des pierres. Ce visionnaire, au sixième sens affûté, va alors tout mettre en œuvre pour percer les mystères de cette singulière exhumation.

C’est là que Roger Grosjean entre en scène à partir de 1954 et qu’un véritable travail de fouille va pouvoir démarrer sur le domaine familial. Bien que le site soit prometteur et que les découvertes soient à la hauteur des attentes, il faudra beaucoup d’abnégation de la part de Cesari et de Grosjean pour faire reconnaître la valeur inestimable de ce haut lieu de l’archéologie insulaire.

statue-menhir de filitosa © Sébastien Leroy
Les visages stylisés des statues-menhirs de Filitosa.
statue-menhir de filitosa © Sébastien Leroy
La statue-menhir Filitosa V (3m de haut, 1m de large, plus de 2 tonnes).

En effet, le site aurait été occupé par de nombreuses civilisations entre le 6ème millénaire av. J.-C. et la période Romaine. Parmi ces peuples, les Torréens ont laissé un héritage très riche en léguant les fameuses statues-menhirs, ou stantari, ces "hommes de pierre" habillés d’épées, de poignards, de casques et de cuirasses. Ils ont également transmis de vastes monuments circulaires, les "torre" de Filitosa. 

Pour en savoir plus, je vous invite à lire l'article d'Ange sur le Site Préhistorique de Filitosa.

Les autres lieux emblématiques de la civilisation torréenne

Plus au sud, sur le territoire de la commune de Sartène, un autre lieu emblématique de la culture torréenne est enraciné sur un plateau. Le pianu de Cauria regroupe trois espaces distincts qui dialoguent entre eux par des sentiers qui serpentent à travers le maquis.

Les statues-menhirs et dolmens du plateau de Cauria

Parmi ces trois sites, on retrouve celui d'"I Stantari", qui ne comportait pas moins de trente stantare. Toujours ornementés de pagnes, d’épées, ou de casques, les hommes de pierre de Cauria représenteraient les Shardanes ou Torréens, selon ce même Roger Grosjean qui a étudié le site.

statues-menhirs du plateau de cauria roger grosjean
Les statues-menhirs du Plateau de Cauria étaient vraisemblablement habillées et armées. Roger Grosjean, 1966.

Au-delà de ces statues-menhirs, nous retrouvons l’alignement de "Renaghju" qui est composé de menhirs qui auraient été érigés entre le 6ème et le 1er millénaire av. J.-C.. Est également présent le dolmen de "Funtanaccia", dont la fonction était de rendre hommage aux défunts et de marquer les esprits.

A Foce, le plus grand monument torréen de Corse

En revenant sur nos pas dans la plaine fertile du Taravo, un autre théâtre de la civilisation torréenne est dissimulé dans l’épaisse forêt de chênes verts du village d’Argiusta. Plus grande torra de Corse, le monument Torréen de Foce a un diamètre de 16 mètres et a été bâti sur un plan circulaire régulier.

Foce, le plus grand monument torréen de Corse © Sébastien Leroy
Le monument torréen de Foce est la plus grande torra de Corse.
Foce, le plus grand monument torréen de Corse © Sébastien Leroy
Composé à l'origine de deux étages, il n'en reste que sa partie basse.

Composé à l'origine de deux étages, il n'en reste que sa partie basse. L'accès unique est orienté au sud-ouest et la pièce centrale de petites dimensions distribue trois chambres aveugles situées à chaque angle de la pièce.

Quant à la vocation du bâtiment, les fouilles réalisées sur place ont révélé qu’il aurait pu s’agir d’un site religieux où se pratiquaient des offrandes ou bien d’une sépulture.

Le site torréen de Cucuruzzu

En Alta Rocca, le site torréen de Cucuruzzu vaut lui aussi le détour. Aménagé et protégé par la Collectivité de Corse depuis 2016, le monument offre une superbe vue dégagée sur les aiguilles de Bavella.

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sebastienleroy

Après 10 années passées entre Paris et Montpellier, Sébastien est retourné vivre sur l’île qui l’a façonné : la Corse. Enivré par la beauté brute qu’elle a à offrir, il aime y explorer sa nature sauvage.

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