palazzu nicrosi

S’inviter dans les « Palazzi » du Cap Corse, entre les murs des grandes maisons d’américains

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Jamais lointaine, la mer a marqué de son empreinte la longue histoire du Cap Corse par laquelle les civilisations méditerranéennes affluaient. Romains, Étrusques, Carthaginois, Pisans, ou Génois, tous ont contribué au développement et à l’enrichissement de cette presqu’île ; dont l’emplacement au cœur du bassin méditerranéen en faisait une position stratégique.

Autrefois enclavé par manque de voies de communication terrestres, le Cap va donner naissance à un peuple de marins ouvert sur le monde extérieur.

Au fil des siècles, ils vont aménager le territoire au gré des échanges commerciaux, des invasions barbaresques, et des luttes intestines. Des petits hameaux à l’esthétique traditionnelle aux marines qui représentaient dans le temps un débarcadère pour le commerce, le regard du voyageur est inlassablement attiré par la singularité de l’architecture de la péninsule.

Tours génoises, maisons fortifiées érigées par les seigneurs Avogari ou Da Mare, et bien sûr, "Palazzi di l’Americani" (maisons d’américains) bâtis par les Cap Corsins partis faire fortune aux Amériques.

De leur plein gré ou de force, environ 4000 Cap Corsins vont durant plus de quatre siècles — entre le XVIe et le XXe — émigrer vers les Amériques en quête de prospérité et d’un nouvel horizon. Ce départ au-delà des océans, pour lequel il faut entreprendre un long voyage, est consécutif à plusieurs bouleversements comme la surpopulation ou le phylloxéra qui vont entraîner les familles dans le malheur.

entrée palazzi corses
Devant la belle "maison d'américain" du Palazzu Nicrosi. © Sébastien Leroy

Cet exil va conduire les insulaires sur la côte est des États-Unis, à Porto Rico, ainsi qu’au Venezuela, où tous vont tenter d’améliorer leur condition avec un certain succès. En effet, on peut affirmer aujourd’hui que bon nombre d’entre eux réussirent dans leur tentative.

Fortune faite dans le café, le cacao, ou encore dans la canne à sucre, les Cap Corsins ne peuvent oublier la situation difficile dans laquelle se trouvent leurs proches bien qu’ils soient à l’autre bout du monde. Aussi, ils vont envoyer de l’argent afin d’apporter une aide bienvenue, lorsque les plus aisés vont consacrer l’autre partie de ces richesses à l’édification de vastes maisons, dites "palazzi".

Ces belles demeures rectangulaires ornées de colonnes, aux volumes importants et aux grandes ouvertures, sont d’une architecture influencée par les pays d’accueil et par le style néoclassique toscan de la période.

Comme le veut la tradition architecturale de la région, les palazzi sont généralement coiffés d’un toit en teghje à quatre pentes. Ces maisons, d’inspiration coloniale, s’élèvent sur plusieurs étages qui sont desservis par un escalier central majestueux. Les plafonds sont habillés de belles peintures ou de moulures, alors que certaines pièces sont parées de tapisseries. Tout autour, parcs et jardins fleurissent en terrasses qui sont plantées de palmiers et d’arbres exotiques.

Le Palazzu Nicrosi, entre demeure de charme et vin renommé

Selon une estimation, on n’en dénombrerait pas moins d’une centaine dans tout le Cap Corse, dont le remarquable Palazzu Nicrosi situé à Ruglianu.

Parti faire fortune aux Amériques en 1852, c’est au jeune âge de 15 ans que Pierre-Marie Nicrosi débarque à Montgomery, en Alabama, après avoir été contraint de s’engager comme matelot pour rejoindre "les États du Sud". Arrivé à destination après plusieurs semaines de mer, il décide de quitter le navire et rompt ainsi ses engagements, faisant de la traversée un voyage sans retour possible.

Sur place, il retrouve un ami qui possédait déjà un salon de thé et avec lequel il ouvrira plus tard un super-service. C’est une révolution pour la clientèle qui, à l’époque, n’a pas pour habitude de pouvoir se servir elle-même dans les allées des magasins.

Avec cette belle entreprise commerciale, Pierre-Marie entreprend alors la construction de sa propre maison d’Américain qu’il découvrira lors de son retour sur l’île en 1874.

Décoration du palais d'américain palazzu nicrosi
La décoration d'autrefois à l'intérieur du Palazzu Nicrosi. © Sébastien Leroy
tableau corses palazzu nicrosi
Les générations de corses "américains" au Palazzu Nicrosi. © Sébastien Leroy
chambre palazzu nicrosi
L'une des belles chambres du Palazzu Nicrosi. © Sébastien Leroy

De nos jours, Paul Saladini a transformé le Palazzu Nicrosi en demeure de charme qui offre de spacieuses chambres depuis lesquelles on peut admirer la mer. Au petit matin, depuis l’une des fenêtres de sa chambre, le voyageur peut contempler le soleil levant qui baigne de sa lumière les îles Finocchiarola,
d’Elbe, et de Capraia.

En contrebas, les vignes du Clos Nicrosi, entretenues par l’oncle de Paul, produisent un raisin qui donnera un vin blanc reconnu pour sa qualité et son originalité. À l’heure de l’apéritif, il est possible de déguster une bière artisanale à l’immortelle confectionnée directement dans les anciennes caves viticoles du palazzu.

La Villa Gaspiari-Ramelli, mariage de l'art et de la culture

Propriétés privées, il est rare de pouvoir visiter ces demeures imposantes.

À Siscu, Rose-Marie Carrega a décidé d’ouvrir les portes de la villa Gaspari-Ramelli où elle y expose ses artistes tout au long de l’année. Les événements culturels qui s’y tiennent permettent aux visiteurs de découvrir la beauté de ces édifices d’exception.

C’est toujours du côté des Amériques que l’histoire débute. En 1840, Simon Giovanni Gaspari, installé au Venezuela depuis 1827, fait part à son frère resté en Corse de sa volonté de faire construire une nouvelle maison « plus moderne et plus confortable. » Son autre frère Santo, également au Venezuela, prend part à la construction et les travaux débutent en 1842. Au cours de la construction, Simon Giovanni ne désirant plus revenir en Corse vend sa part de la maison à Santo qui en devient l'unique propriétaire.

En 1859, la maison est terminée et Santo décide de s'installer en Corse après avoir mené au Venezuela une carrière de médecin et d'homme politique de premier ordre (en 1846 il est élu député de l'état de Guyana, puis gouverneur en 1858).

Le Castel Brando, un hôtel d'exception dans le Cap Corse

Sur la côte est du Cap, l’hôtel Castel Brando a lui aussi pris place entre les quatre murs de l’une de ces maisons d’Américains.

hotel castel brando
Le Castel Brando, un "palazzu" devenu hôtel de charme. © Castel Brando

Édifiée en 1853 par un médecin corse des armées napoléoniennes, la bâtisse sera reprise quelques années plus tard par un natif du village à son retour de Saint-Domingue, après quelques décennies passées là-bas. Il y fera planter un luxuriant parc exotique avant que la maison ne finisse par tomber en ruine, puis par renaître en 1990.

La prochaine fois que vous passerez dans le Cap, observez bien les coteaux et le maquis : vous y apercevrez peut-être un petit bout d'Amérique...

Sébastien Leroy
Sébastien Leroy

Après 10 années passées entre Paris et Montpellier, Sébastien est retourné vivre sur l’île qui l’a façonné : la Corse. Enivré par la beauté brute qu’elle a à offrir, il aime y explorer sa nature sauvage.

2 commentaires
corsica83 Le 22 août 2013 à 15:07

Je connais un Palazzi americain à figarella dans le cap en dessous de san Martino di lota

Le 10 juillet 2010 à 14:55

superbe, on ne s'en lasse pas. Une partie de l'histoire de la Corse peu connue hélas

Merci

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