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S’échapper à Aggius, ville des bandits sardes et terre d’imaginaire

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La Gallura est la région historique et géographique de la Sardaigne offrant les paysages les plus inhabituels et les plus variés. Depuis le point culminant du Mont Limbara, le regard porte sur tout l'arrière-pays jusqu'aux côtes qui surplombent la Mer Tyrrhénienne à l'est, et les Bouches de Bonifacio, plus au nord. Aujourd'hui, je fais halte à Aggius, petit village de Gallura accroché sur une chaîne montagneuse où l'art, la tradition, l'histoire et les légendes se mélangent.

Ici, le relief granitique s'élève entre les champs et les pâturages dans des formes si bizarres qu'elles prennent part à l'imagination populaire ; la superstition y altère depuis longtemps les événements réels.

Le chant du diable sur les Monts d'Aggius

"Le pays d'Aggius est adossé à une étrange chaîne de montagnes qui semblent avoir été créées pour le défendre", raconte Enrico Costa entre les pages de son roman historique Il Muto di Gallura.

Une légende populaire (que l'auteur retranscrit fidèlement) raconte que le diable vivait là sur le plus haut sommet de ces montagnes, et qu'en baissant son regard infâme sur les habitants du pays, il pouvait éveiller en eux les plus vils sentiments, jusqu'à conduire leurs âmes à la vengeance et à la damnation éternelle.

valle della luna sardaigne
Les roches de granit de la Valle della Luna. © Michela Peddis

Les nuits de vent fort et de tempête, le diable chantait, raconte-t-on, un chant menaçant à destination du village (dans un dialecte gallurese très proche de la langue corse d'ailleurs) :

"Agghju meu, Agghju meu,
candu sarà la dì chi mi t'araghju
a pultà in buleu?"

"Mon Aggius, mon Aggius,
quand viendra ce jour où je t'emmènerai
dans un tourbillon avec moi ?"

Et si à ce chant terrifiant il ajoutait le rythme de "Lu Tamburu Mannu" (une grosse pierre tremblante qui produit un roulement "comme le grondement du tonnerre lointain"), c'était le présage qu'à l'aube, un(e) habitant(e) d'Aggius serait mort(e) d'une mort violente... Aucune invocation à la Vierge n'aurait jamais suffi à conjurer la terrible prophétie.

En 1600, on dit que les locaux dressèrent une grande croix au sommet démoniaque, qui prit le nom de "Munti di La Cruxi", le Mont de la Croix. Le diable, cependant, ne s'en alla pas de son village préféré. Il ne fit que se déplacer entre les grottes des voisines Monti Pinna et Monti Fraili, continuant à oppresser les bonnes âmes des habitants d'Aggius.

Aggius, une commune accueillante et primée

Mais aujourd'hui, plus de 130 ans après la première publication du célèbre roman, et ayant surmonté les anciennes croyances, Aggius est un pays accueillant et paisible dédié à la préservation des traditions et à l'hospitalité touristique.

A tel point qu'il a été récompensé pour son patrimoine historique, culturel et environnemental et pour la qualité de son travail, avec le "Drapeau Orange" du Touring Club Italien. En septembre 2017, le village a aussi reçu le sésame du "Borgo Autentico d'Italia".

Les fenêtres et les marches fleuries du centre historique d'Aggius apportent des couleurs aux façades des maisons typiques de blocs de granit. Devant un si joli cadre et des rues aussi accueillantes, on ne pourrait jamais imaginer que les crimes les plus sanglants de Sardaigne ont été commis ici...

Des atrocités racontées par Enrico Costa dans son docu-fiction littéraire Il Muto di Gallura, et qui ont profondément choqué la commune d'Aggius au milieu du 19ème siècle. Mais qui était le Muto di Gallura ?

Bastiano Tansu, le terrible bandit de Gallura

Celui qu'on surnommait le "Muto di Gallura" n'était autre que le bandit Sebastiano Rassu Addis Tansu, né sourd-muet à l'automne 1827 à Aggius.

bandit sarde
L'un des derniers bandits sardes.

Dans son enfance, Bastiano Tansu fut impliqué (en tant que membre de la famille Vasa) dans une tragique querelle contre le clan des Mamia. Mû par une fureur diabolique - aggravée par le ressentiment de se sentir ridiculisé à cause de son handicap - il commet alors une série de meurtres si brutaux et impitoyables que ses actes ternirent durablement le "cliché" du bandit sarde. Car le "Muto", à l'époque, transgresse les règles imposées par un protocole respecté et transmis oralement dans les communautés pastorales, connu sous le nom de "Code de Barbagia", ou "Codice Barbaricino".

Pour bien comprendre les événements tragiques, il faut comprendre leur origine. "Disamistade" est un mot sarde dont la prononciation seule donne encore des frissons dans le dos... La "disamistade" est la vengeance qui dérive du déshonneur, par un serment rompu ou par une règle violée. Une forme de "vendetta" sarde.

La disamistade commencée en 1849 pour une promesse de mariage rompue entre les Vasa et les Mamia, et la trahison de Bastiano Tansu envers le code, ont poussé les deux familles à perpétrer une longue série d'assassinats : jusqu'à 74 meurtres d'hommes, femmes et enfants en 7 années seulement !

La querelle prit fin avec la paix au printemps 1856, lorsque les embrassades entre les membres des familles rivales signèrent une nouvelle amitié et la fin définitive du conflit.

Pour autant, Bastiano disparut mystérieusement en mai 1859, peu de temps après son dernier homicide. Et malgré les recherches dans les bois et les montagnes d'Aggius, son corps ne fut jamais retrouvé.

Enrico Costa raconte que la nuit de sa mort, le roulement inquiétant et prophétique du Grand Tambour, "Lu Tamburu Mannu", a été entendu. Dans le village, les habitants disaient que le diable lui-même avait annoncé qu'il conduisait en enfer "le corps et l'âme d'un méchant", c'est-à-dire Bastiano Tansu, le bandit sourd-muet de Gallura.

Bastiano Tansu reste encore aujourd'hui une figure énigmatique et légendaire, rendue immortelle par le travail quasi-journalistique d'Enrico Costa. Cette postérité, on la doit aussi au premier - et unique - Musée du Banditisme de toute la Sardaigne. Ce musée se trouve à Aggius, évidemment... A l'intérieur de l'ancien tribunal d'instance !

Le Musée du Banditisme sarde

Leppas (longs couteaux traditionnels sardes), fusils, armes à feu et autres ustensiles et vêtements ayant appartenu à des hors-la-loi et à des personnes recherchées, sont exposés dans les vitrines installées dans les locaux de l'ancien tribunal d'Aggius.

musée du banditisme sarde d'aggius
Les portraits des bandits exposés au musée d'Aggius. © Michela Peddis

Bien que parmi les communautés pastorales de Gallura, le fugitif était considéré comme un héros méritant l'hospitalité (comme résistant face aux abus d'un gouvernement étranger), l'intention du musée est avant toute chose d'adopter un point de vue objectif et de de valoriser la "légalité".

Dans les vitrines du musée figurent des listes avec les noms et prénoms des bandits recherchés entre 1800 et 1900, et les plus récents portraits-robots. Une série de condamnations et d'édits émis par les Vice-rois pendant le Royaume de Sardaigne permettent de réaliser l'ampleur de la criminalité à l'époque, sur tout le territoire d'Aggius ; un territoire que l'on considérait comme "le pays infesté par le diable", l'épicentre maximal du banditisme et de la contrebande en Gallura (du fait de ses connexions avec la voisine Corse, elle aussi marquée par le banditisme et la vendetta).

pistolets de bandits sardes
De nombreuses armes de bandits sont exposées ici. © Michela Peddis

Sur la façade du musée, juste à côté de l'entrée, se trouve un édit de 1766 dont le contenu fait état de la menace de "faire abattre le village". S'il fut finalement décidé de gracier le pays, en 1802, dans une lettre adressée au futur roi Carlo Felice de Savoie, le Gouverneur de Sassari demanda à nouveau que la ville soit réduite en cendres "en séparant les habitants en de nombreuses populations différentes en dehors de la Gallura".

Quelle énorme perte pour la Sardaigne s'ils avaient vraiment appliqué ces peines. Impossible d'imaginer l'île sans ce pays ravissant, riche d'histoire et de traditions, amateur d'art et de créativité.

De ces froides routes de granit, jusqu'au-delà des pics pointus qui ont inspiré la terrible légende du diable, l’unique chant qui s'élève pour honorer le folklore sarde est celui de lu Falsittu, lu Tippi, lu Còntra, lu Gròssu et sa Bòzi. Autrement dit, les 5 voix qui composent l'extraordinaire et renommé "Chœur d'Aggius".

Gabriele D'Annunzio et le chant du Coq de Gallura

Dans le chœur à 5 voix d'Aggius, connu sous le nom de Canto a Tasgia, "sa Bòzi" est la voix qui impose la mélodie, tandis que "lu Tippi", "lu Còntra" et "lu Gròssu" l'escortent et la suivent avec des modulations profondes, linéaires et basses. "Lu Falsittu", en revanche, semble se rebeller contre les tons imposés, et s'élevant au-dessus des autres voix en totale disharmonie, presque accidentellement mais délibérément, pour revenir soudainement à l'intonation principale et clore le chant.

Sous l'impulsion du maître compositeur sarde Gavino Gabriel, en 1921, le premier groupe choral composé des 5 chanteurs se produit au Théâtre Quirino à Rome. Mais c'est en plein régime fasciste, en janvier 1928, que le deuxième Chœur d'Aggius, se produisant au Vittoriale sur les rives du Lac de Garde, conquit le cœur du poète-soldat Gabriele D'Annunzio.

Par pur hasard, à l'aube d'une longue nuit de chant, le chant du coq claironna aussi, pour se mêler à celui des cinq chanteurs sardes, suggérant ces paroles à Gabriele d'Annunzio :

"… Kidnappe-moi ce soir, et emmène-moi à Aggius ; et fais-moi une hutte dans une forêt de liège, là-bas sur le (mont) Tummeu-Sotza…
… Et que je sois réveillé à chaque aube par le Coq de Gallura, par le chant du Coq de Gallura qui hier mêlait ses notes à votre chœur vieux comme l'aube."

Avec ces paroles poétiques, écrites dans une lettre adressée à Giuseppe Andrea Peru, "sa Bòzi" du groupe choral, avant leur départ pour la Sardaigne, le poète affiche son désir de se retrouver en Gallura et sur les Monts de Aggius, d'être emporté par la beauté de ses paysages et d'entendre encore ce chant d'autrefois...

Le choeur des 5 chanteurs sardes
Une exposition interactive permet de s'immerger dans les chants sardes. © Michela Peddis

Dans une section multimédia du MEOC (Musée ethnographique d'Aggius), il est possible de réécouter ce chant grâce à un système acoustique de haute technologie : les cinq voix peuvent être volontairement isolées, ce qui permet aux visiteurs de saisir leurs variations.

Le Musée MEOC, gardien des traditions sardes

Le MEOC (Musée Ethnographique Oliva Carta Cannas) d'Aggius, plus grand espace en son genre dans toute la Sardaigne, se visite dans les locaux de l'ancienne maison ayant appartenu à Oliva Carta Cannas au 19ème siècle. Un bâtiment donné par ses héritiers à la municipalité d'Aggius afin qu'il puisse devenir un lieu de culture et dépositaire des traditions agro-pastorales, des costumes d'époque, des métiers anciens et de l'art du tissage.

Oliva Carta Cannas marqua son époque en choisissant de se consacrer à une tâche considérée comme inimaginable pour une femme (dont les seules activités gravitaient normalement autour de la vie domestique) : elle remporta le concours d'officier de la Poste Royale Italienne, et permit à Aggius de se doter des services postaux et télégraphiques.

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Le vieil office postal reconstitué à l'identique au MEOC. © Michela Peddis

Une section du MEOC rappelle encore l'ambiance du bureau de poste de cette époque, avec le mobilier d'origine, le télégraphe et la machine à écrire, et la fissure dans le mur pour toute la correspondance sortante. Dans les salles adjacentes, la scénographie change totalement, se transformant en ancienne salle de classe datant de 1853 et en laboratoire pharmaceutique où l'on vendait des onguents et des remèdes curatifs dérivés d'herbes médicinales.

La connaissance des herbes sauvages ou des herbes cultivées dans le jardin familial était fondamentale pour mener à bien une activité entièrement féminine : celle-ci consistait à préparer les teintures utilisées pour colorer les splendides tapis fabriqués à Aggius. Les dits tapis représentent aujourd'hui les principaux objets artistiques et artisanaux du pays, connus au niveau national et international.

L’Exposition Permanente du Tapis Aggese, dans la plus grande salle du MEOC, est un parcours d'exposition dédié aux tapis du 18ème siècle à nos jours. Tous respectent les géométries chromatiques, les symboles archaïques et figures stylisées : ces motifs et palettes ne sont pas seulement "indigènes", car ils puisent dans d'anciennes cultures nordiques et byzantines, mais aussi dans l'artisanat de tout le pourtour méditerranéen.

Maria Lai et le Métier à Tisser d'Aggius

A Aggius, tout le mouvement lié au tissage est une métaphore des vicissitudes de la vie, des liens et des relations qui s'entrelacent, se nouent ou se dénouent comme les fils d'une trame.

"Un mondo di Trame", "Un monde de Textures" dirait Maria Lai, l'artiste d'Ulassai, qui a réussi à combiner la tradition artisanale et l'art contemporain. "Un mondo di Trame" est la première œuvre artistique que Maria a réalisée au MEOC en 2005. Elle représente un métier à tisser renfermant un fragment de tissu de Aggius.

un mondo di trame di maria lai
"Un Mondo di Trame" de Maria Lai. © Michela Peddis

La vocation artisanale des femmes de la commune a motivé l'artiste à créer une série d'autres œuvres, comme les treize métiers à tisser en aluminium installés en mai 2008 le long des façades de granit. Deux mois plus tard, l'écho créatif et social de Maria Lai enveloppera toute la ville, incitant les habitants et d'autres artistes à s'exprimer dans une performance artistique et environnementale intitulée "Essere è Tessere"... "Être, c'est Tisser".

"Être c'est Tisser" et le Musée AAAperto

"Être c'est Tisser" est une action collective qui s'est développée dans les rues du centre historique, parmi les chants et poèmes récités sur les balcons. Photographes, sculpteurs et "muralistes" (dessinateurs de fresques) ont collaboré pour recouvrir les murs et les portes de leurs œuvres inspirées de la tradition aggese.

Depuis ce jour, grâce à l'apport créatif initié par Maria Lai, Aggius est devenu une attraction pour les artistes et les voyageurs en Sardaigne. AAAperto vous tend les bras : le Musée d'Art Contemporain en plein air d'Aggius est ouvert à tous ceux qui veulent suivre ces traces colorées le long des rues du centre historique. Pour cela, le visiteur emprunte trois chemins thématiques différents.

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"Telaio di Maria Mali", en plein air, dans les rues d'Aggius. © Michela Peddis

Et pour ceux des visiteurs qui veulent exprimer leur créativité, ou raconter leur plus belle histoire romantique, alors ils peuvent visiter le Musée de l'Amour Perdu et le Musée de Ghirigoro (gribouillis), créés tous deux entre les quatre petits murs d'un ancien atelier textile. Là, dans une atmosphère de lumières douces et de murs couverts de souvenirs, on se laisse envahir par le foisonnement de voix inconnues qui se fondent à l'unisson.

le musée des gribouillages à aggius
Les petites oeuvres collectives du Museo del Ghirigoro. © Michela Peddis

L'ensemble du système muséal d’Aggius peut être visité avec un seul billet payant. De plus, au MEOC, il est possible d'assister au travail sur le métier à tisser ou de suivre directement des cours pour apprendre l'art du tissage.

Mais le pays d'Aggius réserve d'autres attraits, plus naturels. Notamment des promenades en pleine nature, comme le sentier jusqu'au Munti di La Cruxi (où l'on trouve la grande croix et "Lu Tamburu Mannu") ou le trek spectaculaire parmi les pics rocheux de la Valle della Luna.

Les paysages lunaires d'Aggius

Aussi connue sous le nom de "La Piana dei Grandi Massi", dans la localité de Li Parisi, la Valle della Luna est l'un des paysages les plus impressionnants de Sardaigne : il s'étend sur un immense plateau intercalé de montagnes et de crêtes pointues comme le sont les Monts d’Aggius.

Tout autour est parsemé d'énormes rochers de granit, dont les traits humains et animaux semblent être tombés ici comme de grands météores... ou comme les restes des anciens géants que Giovanni Lilliu, le père de l'archéologie sarde, imaginait arrachés du haut des montagnes par la main d'un "Dieu vengeur" puis "roulés vers la plaine où ils reposent depuis des millénaires".

Dans le silence de cette immensité lunaire, entre le son des cloches des troupeaux et les champs ceinturés de murs de pierres sèches, les "stazzi" isolés des bergers (maisons rurales typiques de la Gallura et de Corse) se confondent avec les tons gris de la pierre.

On se dit alors qu'à Aggius, le diable est définitivement absent. Et au contraire, que ce paysage bucolique a été choisi par une divinité qui veut garder intact ce patrimoine en le préservant des assauts du béton...

Michela Peddis

Originaire de Sardaigne, Michela partage la passion pour son île à près de 15 000 abonnés sur son compte Instagram. Elle nous invite à découvrir les trésors de Sardaigne avec ses photo-reportages envahis d'un bleu azur.

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