masques du musée des masques méditerranéens en sardaigne

Le monde fascinant du carnaval sarde, où les masques se mêlent aux rites ancestraux

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Grâce à sa position géographique, au centre de la Méditerranée occidentale, la Sardaigne est une île d'une grande richesse culturelle. Cette richesse se manifeste dans un folklore souvent archaïque, car il plonge ses racines dans une histoire millénaire. En Sardaigne, les peuples des différentes rives de la Méditerranée se sont rencontrés, se sont croisés et se sont influencés au fil du Temps, donnant vie à un kaléidoscope de traditions uniques.

Prenez par exemple le carnaval. Il y a le carnaval de la Barbagia, qui puise ses racines dans les traditions les plus anciennes de l'île, avec ses masques zoomorphes et ancestraux. Mais il y a aussi le carnaval équestre d'Oristano, avec ses manèges médiévaux, syncrétismes entre les traditions hispaniques et les plus anciennes de l'île, qui célèbrent la relation privilégiée entre l'homme et le cheval.

On y trouve aussi les carnavals les plus modernes, ceux des grands chars en papier mâché, des groupes masqués à thème et des bals dansants. Mais allons-y dans l'ordre, étape par étape, pour découvrir le monde incroyable du carnaval sarde.

Carrasecare, le carnaval ancestral de la Barbagia

En Barbagia (le cœur de l'île), et plus généralement en Sardaigne, le carnaval commence plus tôt, beaucoup plus tôt. La "première sortie" des masques traditionnels du carnaval de la Barbagia a lieu les 16 et 17 janvier au soir.

La journée commence très tôt dans les centres habités du cœur de la Sardaigne. On y entasse le bois qui, dans l'après-midi, deviendra le combustible des grands feux de joie allumés en l'honneur de Sant'Antonio Abate. Pour l'occasion, les masques ancestraux des "carrasecare" dansent autour du grand feu. C'est ce qu'on appelle le "Carrasecare", carnaval traditionnel de la Barbagia, qui signifie littéralement "viande à découper".

C'est le carnaval le plus ancien et le plus ancestral de Sardaigne. Il est même probable que les masques soient sortis vers le 21 décembre, pour le solstice d'hiver (le Yule des Celtes et des Norses) ; cela prouve à quel point la Sardaigne, malgré son isolement géographique présumé, était bien intégrée dans les courants culturels de l'époque.

mamuthones carnaval sardaigne
Un carnaval bestial, avec ses "mamuthones" typiques du folklore sarde. © Mirko Macari

Le passage à janvier aurait été dû à la tentative de christianisation d'un rite beaucoup plus ancien, si important pour les populations locales qu'il a été déplacé au calendrier pour ne pas occulter le Noël chrétien.

Selon la légende chrétienne, saint Antoine a volé le feu aux dieux, tout comme Prométhée, pour le donner aux hommes. D'où les grands feux de joie de la mi-janvier.

Mais la fête est largement considérée comme d'origine païenne par les anthropologues et liée aux rites de mort et de renaissance de la Nature. Des rites destinés à se faire plaisir face à une Nature considérée comme hostile, et à célébrer la transition entre les différentes saisons.

Dolores Turchi, la plus grande chercheuse des traditions sardes, estime que le carnaval de la Barbagia sous-tend des rites orgiaques à caractère dionysiaque, autrefois répandus dans toute la Méditerranée. Dionysos était l'inventeur de la charrue et le dieu à invoquer pour favoriser l'arrivée de la pluie. Il s'agissait donc de rites de mort et de résurrection, de renaissance et de fécondité ; à tel point que dans les Carrasecare, le personnage principal est sacrifié !

Les hommes se déguisent en peaux et têtes d'animaux, le visage couvert de masques et de suie, les capuchons baissés sur la tête, couverts par des vêtements de deuil. Les pas se font rapides, en rythme, tandis que la victime sacrificielle est torturée et menée à la mort. Une simulation, certes... Mais on soupçonne de vrais sacrifices humains en des temps reculés.

Tous les carnavals de la Barbagia, bien qu'avec des masques différents et leurs propres particularités, répètent ce modèle.

Les Mamuthones et Issohadores de Mamoiada

Les Mamuthones de Mamoiada sont probablement les masques les plus emblématiques du carnaval sarde, en raison de son charme ancestral.

Rendez-vous à Mamoiada et vous verrez les Mamuthones avancer le pas cadencé, agitant la grande quantité de cloches qu'ils portent sur le dos (jusqu'à 20 à 25 kilos !). Les acteurs se cachent sous un masque de bois noir imperturbable, habillés en bergers avec d'épaisses peaux de mouton recouvrant le corps et ajoutant un style encore plus archaïque et animalier.

les masques blancs des issohadores en sardaigne
Les étranges masques blancs des Issohadores. © Mirko Macari

Devant eux se présentent les Issohadores, avec le masque blanc sur le visage, le bonnet sarde sur la tête et un corsage rouge qui les rend immédiatement reconnaissables. Ce sont eux qui mènent les Mamuthones, comme s'ils étaient un troupeau ; en cours de route, ils prennent au piège les plus belles femmes de la ville.

À Mamoiada, ne manquez pas une visite au "Musée des masques méditerranéens", qui abrite non seulement les masques sardes les plus spectaculaires, mais aussi ceux de tout le bassin méditerranéen.

Les Boes, Merdules et Sa filonzana di Ottana

Les codes relatifs aux cultes dionysiaques sont également valables pour les Boes et les Merdules... Parlons donc plutôt de la figure de Filonzana, dans la commune d'Ottana (centre de la Sardaigne).

Cette vieille femme, équipée d'un fuseau de laine et des cisailles, se tient prête à couper le fil de la vie à ceux qui ne lui offrent pas assez de vin à boire. Ce symbole carnavalesque rappelle forcément la Moira de la tradition Grecque et les Parques de l'Antiquité Romaine. Elles aussi tissaient le fil de la vie, décidant, avec une coupe nette, quand les gens devaient mourir.

Ne manquez pas la première sortie des Boes et Merdules d'Ottana en janvier : leurs masques virevoltent trois fois autour du feu, sous le regard attentif de l'église et de l'ancienne cathédrale romane de San Nicola, qui se dresse sur la colline devant la place où est allumé le grand feu de joie.

Toujours à Ottana, comme à Mamoiada, nous vous recommandons de visiter les ateliers des artisans qui créent ces masques en bois vraiment uniques.

masques du musée des masques méditerranéens en sardaigne
En visite au musée des masques méditerranéens de Mamoiada. © Antoniomaria Iaria

Les Mamutzones de Samugheo

Parmi les masques les plus spectaculaires figurent ceux de Samugheo (toujours dans le centre de l'île). Là-bas, les Mamutzones ont le visage noirci par du liège brûlé et la coiffe en liège recouverte de laine de chèvre et munie de longues cornes, qui reposent au sol pendant les représentations.

Il y aussi la figure zoomorphe de s'Urtzu, mi-bouc mi-homme, portant une large coiffe surmontée d'une tête entière d'animal. S'Urtzu joue la rôle de la victime sacrificielle, poussée à la mort rituelle par Omadore (le berger).

Urthos et Buttudos de Fonni

Urthos et Buttudos, dans la ville de Fonni, font également partie des masques et personnages les plus spectaculaires et "acrobatiques" du carnaval de la Barbagia.

Urthos vient d'"Orcus", nom que les Romains donnaient à Pluton, et les Grecs à Hadès ; une divinité souterraine communément assimilée à Dionysos.

Ici, Urthos incarne la victime sacrificielle, qui tente d'échapper par tous les moyens aux Buttudos, qui le maintiennent enchaîné. L'Urthos grimpe partout, des toits aux balcons, des poteaux aux terrasses, avec une agilité surprenante.

Le Bathiledhu de Lula

Mais si vous voulez vraiment observer le carnaval le plus archaïque de tous, vous devez vous rendre à Lula. Dans cette commune, le sang est resté au coeur du carnaval.

La victime sacrificielle ici est appelée Battiledhu. On la tient par une corde, battue, tirée et poussée tout le long. Elle porte une coiffe à cornes de chèvre, de bovin ou de cerf, tenue par le mouchoir noir typique du parement féminin.

Caché parmi les cloches qui pendent sur sa poitrine, un "omaso" (quatrième estomac des ruminants, rempli de sang et d'eau), permet de faire saigner symboliquement la victime sacrificielle à chacun des coups qu'on lui porte.

Les carnavals qui font référence à la vie rurale

Bundu d'Orani

Le masque de Su Bundu à Orani, bien qu'il se trouve en Barbagia, a au contraire une signification qui diffère de ce dont je viens de vous parler. Il n'y a pas de sang, pas de sacrifices ; ses origines se trouvent dans l'ancienne société agro-pastorale sarde, en représentation de la vie paysanne.

Su Bundu porte un masque tout en liège, généralement de couleur rouge, avec de longues cornes, un grand nez et une moustache blanche. Il tient dans sa main une longue fourche en bois d'olivier appelée "su trivutzu".

Bien qu'avec le temps il ait acquis une signification négative, probablement due à une diabolisation du personnage à l'ère chrétienne, il représente l'âme primordiale, l'essence vitale de la création.

Est Cerbus de Sinnaï

Le carnaval de Sinnai, une grande ville à la périphérie de Cagliari, rappelle plutôt les cultes de la chasse au cerf.

L'ensemble du carnaval de Sinnai est en fait une reconstitution d'une expédition de chasse de ce magnifique animal, qui a failli disparaître dans les années 1980 et qui aujourd'hui, après un précieux programme de sauvegarde, est de retour en abondance.

Les masques sont ceux de is Cerbus (hommes déguisés en cerfs), is Canaxus (les batteurs qui poussent le cerf à l'endroit du piège) et is Cassadoris qui tuent le cerf piégé.

Carrasecare Osinku à Bosa

Il faut absolument traiter à part le Carnaval de Bosa, dans la province d'Oristano. Car c'est l'un des plus particuliers de l'île.

Les deux principaux jours sont le jeudi et le mardi gras. Au cours du jeudi gras ("Gioggia Laldaggiolu"), les groupes masqués passent de maison en maison pour mendier, quémandant de la viande, du saucisson, du fromage, des fruits et des sucreries, et offrant en échange des chants et des comptines.

Le mardi gras se divise en deux temps.

masque noir carnaval sardaigne
Un masque de carnaval captivant et effrayant à la fois. © Imagoinsulae

Le matin, les personnages masqués des Attittadoras, vêtus de noir, errent en pleurant dans les rues ; ils demandent aux femmes une goutte de lait pour nourrir leur enfant mourant. L'enfant mourant est Gioldzi (le roi Georges, le roi du Carnaval), généralement représenté par une poupée, de préférence démembrée, qui est portée "à bras" ou dans une brouette.

Au coucher du soleil, les personnages se changent. On enlève les vêtements noirs, pour s'habiller en blanc. Traditionnellement, un drap blanc fait office de robe et une taie d'oreiller blanche sert de capuche. Ce sont les âmes du Carnaval qui se termine. Le visage est noirci par la cendre ; on tient un panier en osier avec une bougie à l'intérieur, pour partir à la recherche de Gioldzi. Une fois retrouvé, Giolzi est finalement brûlé sur le bûcher.

Au-delà du carnaval, le samedi, profitez de la Fête du Vin qui se déroule dans les caves du centre historique de Bosa.

Ces dernières années, les habitants ont aussi organisé un défilé de masques sur des embarcations le long de la rivière Temo ; sans compter "Ghias de Carrasegare", un défilé des masques les plus importants du carnaval de Barbagia, qui se rassemblent pour l'occasion.

Le carnaval musical

Jovia lardajola et les Tumbarinos de Gavoi

Direction Gavoi, un autre village situé au cœur de la Barbagia : ici, le carnaval prend une tournure très spéciale. En effet, dans l'après-midi du jeudi gras, les "tumbarinos" sortent dans les rues de la ville, avec leurs peaux de chèvre et quelques-uns des nombreux instruments de musique sarde : su pipiolu, su triangulu, su tumborro, tambours et accordéons.

On y joue des danses et chants traditionnels sardes.

Sa Ratantira à Cagliari

Dans la capitale de la Sardaigne, située au sud de l'île, le défilé de chars allégoriques et de groupes masqués s'ouvre avec Ratantira, un masque nommé en onomatopée. Il s'agit d'une marche rythmée par des tambours, des cymbales et des grosses caisses, avec des masques et des spectateurs chantant des airs courts et des comptines absurdes.

Le plus connu ? "Cambara, cambara, cambara et macioni / pisci cheer, sparedda et mumungioni". Tous les noms de poissons sont scandés en rimes et en langue sarde, pour rappeler le lien entre la ville et la mer.

carnaval en sardaigne
Un défilé de tambours dans un carnaval en Sardaigne. © Mirko Maier

La Sartiglia et les manèges équestres d'Oristano

La Sartiglia d'Oristano

La Sartiglia est l'un des carnavals les plus originaux de Sardaigne, car ses origines puisent dans les anciennes traditions sardes et les coutumes espagnoles implantées après la conquête aragonaise de l'île.

On assiste à Oristano à une grande joute médiévale, qui célèbre la relation entre l'homme et le cheval. La Sartiglia se caractérise par trois moments principaux : la cérémonie d'habillage de Su Componidori, la course à l'étoile et la course aux couples.

Le principal personnage de la Sartiglia est sur Componidori, c'est-à-dire le leader de la course, qui à partir de l'instant où il monte sur son cheval, immédiatement après la cérémonie d'habillage, ne peut plus toucher le sol jusqu'au soir, lorsque le déshabillage aura lieu. Il devient de fait l'intermédiaire entre l'Homme et Dieu.

Les Componidori, comme les autres chevaliers, arrivent via Duomo au terme d'une procession médiévale menée par des tambours et des trompettistes. Après le croisement des épées entre su componidori et ses deux adjoints (su secundu et su terzu), la spectaculaire course à l'étoile commence.

Des dizaines de chevaliers, chacun leur tour, galopent entre la foule, dans le but de frapper de leur épée l'étoile suspendue au centre de la piste. Et attention, il ne suffit pas de frapper la vedette ! Car le style du cavalier et la vitesse du cheval sont d'une importance fondamentale si l'on ne veut pas être couvert de sifflets par le public...

Su Componidori tente également la course à l'étoile avec su stocku, une épée au diamètre plus important. Ce qui rend l'entreprise forcément beaucoup plus difficile.

Sa remada conclut la course ; c'est peut-être le moment le plus excitant. Car sur Componidori se lance au galop, complètement allongé sur le rang, à l'aveugle, laissant courir le cheval, tandis qu'avec de grands gestes il bénit la foule avec la "pippia de maiu", un bouquet de violettes et de pervenches.

Le spectateur se dirige ensuite via Mazzini, où les chevaliers se produisent par paires. Ce sont des figures acrobatiques à cheval, aussi spectaculaires que dangereuses et difficiles. Les cavaliers courent très serrés, puis se mettent en selle, font des verticaux, des ponts et ainsi de suite. C'est l'homme qui se confie au cheval, son fidèle compagnon dans les champs, et entre les mains de Dieu.

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Le carnaval se met aussi en scène sur les murales de Sardaigne. © Antoniomaria Iaria

Sa Carrela 'e Nanti di Santu Lussurgiu

Ces joutes médiévales et tests d'habileté cavalière se retrouvent dans a Carrela 'e Nanti de Santu Lussurgiu. Il s'agit d'un beau village de pierre sur le versant central sud du Montiferru, un ancien volcan éteint depuis longtemps.

Ici la course, évidemment masquée et à une vitesse vertigineuse, se déroule dans les ruelles étroites du village. La course commence le dimanche du Carnaval et se poursuit le lundi, avec "su lunisi de sa pudda" ("Lundi de la poule"), au cours de laquelle les cavaliers tentent de frapper le fétiche d'une poule accrochée au milieu de la route.

Défilés de chars allégoriques

Mais la richesse du carnaval sarde prend toute sa mesure avec les défilés de chars allégoriques. Direction, par ordre d'importance, Tempio Pausania (Gallura), Samassi (sud de la Sardaigne) et Marrubiu (centre de l'île, province d'Oristano).

Lu Carrasciali Timpiesu

Lu Carrasciali Timpiesu, le Carnaval de Tempio Pausania, est une véritable institution, grâce à sa semaine de défilés de grands chars en papier mâché, ses groupes masqués, ses bals et soirées dansantes.

Le premier défilé a lieu le jeudi gras, avec l'arrivée dans la ville de Sa Majesté le roi George, avec sa cour, ses ambassadeurs et son cortège de chars, masques et majorettes. Le deuxième défilé ("mezu parade", le "défilé du milieu") a lieu le dimanche ; on y observe le mariage entre sa Majesté le roi George et le roturier Mannena. Le mardi gras, enfin, met en scène le Coq Frisgiola : il se termine par le procès et la condamnation au bûcher de Sa Majesté le Roi George.

Ne manquez pas la frisgiolata, mettant en vedette le frisjoli, la frite typique du carnaval du nord de la Sardaigne.

Les défilés de chars allégoriques dans le centre-sud de la Sardaigne

Les plus beaux défilés de chars allégoriques du sud de la Sardaigne ont lieu entre Samassi, Villacidro et Marrubiu. Ici aussi, le programme offre des grands chars en papier mâché, des groupes masqués et des danses jusque tard dans la nuit.

A Guspini, plus particulièrement, des personnages se distinguent des autres : les Cambas de linna, littéralement "pattes de bois" : ce sont des échassiers masqués, mesurant jusqu'à plus de 4 mètres, le visage recouvert d'un masque de bois appelé "sa garotta", qui ouvrent le cortège de chars allégoriques. Ils demandent du vin et des crêpes aux personnes présentes.

Une véritable institution !

EDIT : je rappelle qu'en 2021 et 2022, en raison de la pandémie, les défilés du carnaval ont été annulés ou reportés plus tard au printemps.

Daniele Puddu
Daniele Puddu

75% d'ADN sarde, mais aussi de sang italien, espagnol, grec, arabe, juif, corse et breton. Daniele est diplômé d'un Master en gestion du patrimoine culturel et a créé ces dernières années le blog le plus lu de Sardaigne.

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