peinture murale sardaigne fluminimaggiore

« En Sardaigne, les murs parlent » : ces peintures murales qui transforment les villages en musées

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D'Orgosolo à San Sperate, et jusqu'au coin le plus reculé de la Sardaigne, les murs parlent. Leur voix n'a aucun son ni aucun accent. Ils s'expriment dans une langue universelle qui n'a besoin ni de traducteur ni d'interprète ; mais il faut savoir écouter les "murales", fresques typiques de l'île et de sa culture.

Je vous emmène dans les "villages-musées" les plus remarquables de Sardaigne, sous l'objectif de mon appareil photo. Attention, mon reportage est un peu long, mais vous révèlera tout ce que vous devez savoir sur ce mouvement Street Art unique en Méditerranée...

Maria Lai, l'artiste sarde qui "écoutait les murs avec les yeux"

L'artiste sarde Maria Lai a raconté, dans un documentaire de 2001 (réalisé par Nico Di Tarsia et Marilisa Piga), qu'elle avait l'habitude d'écouter les murs en silence, en suivant toutes les indications qu'ils lui suggéraient, avant de réaliser les installations artistiques exceptionnelles qui ont donné vie au "musée en plein air" du village d'Ulassai.

"Je les écoute avec les yeux" disait Maria. Comme lorsqu'on lit la page d'un livre, en réalité.

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Une fresque murale représentant Maria Lai dans le village d'Ussaramanna. © Michela Peddis

C'est pour cette raison que les murs s'adressent avant tout aux artistes ; ils s'offrent comme d'énormes toiles à remplir et à peindre, et établissent avec eux une forme de complicité pour transformer une pensée, un concept ou une idéologie en un langage visuel compréhensible par tous, tout en contribuant à donner libre cours au flair artistique des auteurs qui révèlent publiquement le côté le plus expressif et créatif de leur personnalité.

Ce n'est qu'alors que la voix silencieuse des murs se transforme en un appel rugissant d'images et de mots, capturant les esprits distraits des passants qui s'arrêtent pour "écouter avec leurs yeux" ce que les murs parlants ont à raconter.

L'émergence des peintures murales sardes dans les années 60

Ainsi, sur le plâtre des maisons traditionnelles ou des bâtiments modernes, émergent soudain des scènes colorées de la vie paysanne et des épisodes historiques de luttes et de rébellions. Certains murs affichent les visages familiers d'artistes ou de héros nationaux, ou bien des silhouettes d'insectes gigantesques dans des environnements naturels à défendre et à protéger...

Ailleurs, ce sont des idoles, des masques et des symboles archaïques flottant à l'horizon des nuraghi et des églises de campagne, mais aussi des paysages marins ou des vues cosmiques de planètes flottant dans de nouvelles galaxies à explorer.

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Une fresque sarde datée de 2011, à Fluminimaggiore. © Michela Peddis
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Une peinture murale dans le village sarde de San Gavino. © Michela Peddis

Villamar, Tinnura, Terralba, San Gavino, Iglesias, Ussaramanna ou Esterzili... Ce ne sont que quelques-unes des nombreuses villes qui ont promu le mouvement Street Art en Sardaigne. Ce mouvement a pris son essor en Sardaigne depuis les années 2000, se répandant sur tout le territoire de l'île.

Toutefois, à Orgosolo, le phénomène des "Murales" (fresques murales) remonte aux années 1960 et 1970. Il s'agit là d'un fondement historique du muralisme sarde, né lors d'événements sociaux de protestation anti-politique et anti-militaire.

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Mouvement social et expression artistique trouvent un terrain commun avec les "murales". © Michela Peddis
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Le combat des femmes comme thème de cette peinture murale à Orgosolo. © Michela Peddis

Orgosolo : de la première fresque de protestation au village-musée

Orgosolo est situé sur le versant occidental du sauvage Supramonte, dans l'un des panoramas naturels les plus accidentés et fascinants du Centre-Est de la Sardaigne. Ici, la tradition et l'économie sont ancrées dans l'activité agricole et agropastorale.

Une première fresque anarchiste datée de 1969

La première fresque d'Orgosolo, malheureusement effacée par le temps, a été réalisée en 1969 par le groupe anarchiste Dioniso. Elle dénonçait le manque d'intérêt de l'État pour la gestion des problèmes de l'île et contestait l'intention de l'armée italienne de construire un champ de tir et d'entraînement dans la vaste plaine de Pratobello, déjà exploitée par les bergers et les éleveurs comme zone de pâturage et d'élevage.

Le mécontentement est monté d'un cran parmi les habitants d'Orgosolo. En guise de protestation, ils se sont mobilisés pour l'occupation de Pratobello afin de revendiquer le droit d'utiliser leurs terres comme ressource économique et moyen de subsistance.

De ce soulèvement pacifique est née une prise de conscience : par l'unité, la non-violence, la liberté de communication et d'expression sont capables de surmonter n'importe quel obstacle, sans effusion de sang ni initiatives brutales.

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Cette maison sarde de Esterzili arbore de magnifiques dessins muraux. © Michela Peddis
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Des Murales poétiques à Orgosolo. © Michela Peddis

Un projet d'art mural collectif relancé en 1975

Ce n'est que quelques années après le cas Pratobello, en 1975, qu'à Orgosolo le phénomène des peintures murales s'est répandu comme une traînée de poudre le long de la rue principale de la ville, dans les ruelles voisines et à la périphérie. On le doit à l'initiative des élèves du secondaire, dirigés et guidés par l'esprit intuitif du professeur d'art Francesco del Casino.

L'intention était de célébrer l'anniversaire de la libération de l'Italie de l'occupation nazie et du régime fasciste à travers des images accompagnées de slogans et de légendes. Légendes qui pourraient perdurer dans le temps et toucher tous ceux qui passeraient devant elles, en les sensibilisant aux thèmex de la guerre, de la lutte pour les droits de l'homme, de la liberté et du respect, de l'exploitation des peuples, ou encore de la révolution et du capitalisme.

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"Tu es ici", à Orgosolo. © Michela Peddis

La ville a répondu positivement à l'initiative en offrant les façades des habitations typiques des reliefs sardes. De fait, Orgosolo a permis la continuation d'un phénomène artistique, social et anthropologique qui est encore vivant et actif aujourd'hui, attirant d'autres artistes de rue et muralistes du monde entier... Et surtout, des milliers de touristes italiens et étrangers qui visitent Orgosolo à n'importe quelle saison de l'année.

300 "graphes sur murs" dans les rues d'Orgosolo

Orgosolo compte aujourd'hui environ 300 peintures murales. A côté des thèmes de protestation et de dénonciation, il y a aussi ceux de la tradition pastorale ou des événements locaux et mondiaux importants, ou encore les thèmes de l'émancipation ou du travail des femmes, et celles dédiées à des personnalités qui ont apporté des contributions importantes à l'art, à la science, à la musique et à la littérature.

Le Corso Colombo se présente comme une longue galerie de musée à explorer en compagnie d'un guide touristique qualifié, ou avec les indications de cartes illustrées que l'on peut acheter dans les boutiques de la ville.

"Des engrais, pas des balles"

"Vous aimez la Sardaigne en respectant sa beauté et sa nature"

"Orgosolo, un village indompté, inimitable, unique !"

Légendes de Murales à Orgosolo

On peut aussi lire sur ces murs les aphorismes et les citations les plus connues de personnages historiques, de scientifiques ou de révolutionnaires, comme Che Guevara, Antonio Gramsci et Giovanni Maria Anjoy, ou Albert Einstein - nous mettant en garde contre l'utilisation de la bombe atomique.

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Du plus traditionnel au plus moderne, le trait de l'artiste donne vie à la ville. © Michela Peddis
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Une terrasse de café joliment revisitée à Orgosolo... pour passer un message d'Einstein. © Michela Peddis

Les amateurs/trices de bandes dessinées reconnaîtront notamment le Corto Maltese de Hugo Pratt.

Se promener dans les rues d'Orgosolo revient à vivre une expérience culturelle qui va au-delà du stéréotype du musée ou des lieux culturels payants. A tel point de la commune a été surnommée - avec San Sperate - la "ville-musée de la Sardaigne".

Une visite guidée d'Orgosolo, entre art de rue et gastronomie, est réservable auprès de notre partenaire GetYourGuide ici :

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San Sperate : de la passion artistique de Pinuccio Sciola à une ville de peintures murales

San Sperate, posée au milieu des paysages ruraux de la plaine fertile du Campidano Sud, raconte une histoire bien différente de celle d'Orgosolo.

Cette ville eprésente un autre cas de muralisme historique en Sardaigne, qui s'est développé grâce à l'impulsion artistique et à l'influence sociale de l'artiste et sculpteur de renommée internationale Pinuccio Sciola. Sciola doit sa renommée à la musicalité envoûtante de ses "Pietre Sonore" (une installation minérale qui révèle les mélodies de la roche).

En 1968, alors que San Sperate célébrait la tradition de la récolte et de la saison des moissons avec des processions religieuses et des fêtes de village, Pinuccio Sciola a décidé de peindre les murs les plus dégradés des maisons traditionnelles. Bien qu'il n'ait pas été autorisé à le faire par l'administration, son acte artistique a permis de revaloriser et de donner plus de "décorum" au paysage urbain de l'époque.

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Une fresque murale dans le village sarde de San Sperate. © Michela Peddis

Les complices de ce projet d'embellissement urbain n'étaient pas seulement les artistes auxquels Sciola avait fait appel, mais bien tous les habitants de la ville. Tous se sont alors réapproprié créativement les murs d'enceinte des maisons à cour typiques construites en ladiri, la brique de boue séchée.

Dès lors, San Sperate est devenue un cas extraordinaire de village-musée en plein air, à tel point qu'il a été mis à l'honneur par la Biennale d'Art de Venise en 1976.

Du muralisme historique au Street Art, un phénomène en pleine expansion

La ville de San Gavino Monreale est également devenue un autre cas de musée en plein air, bien que le phénomène des peintures murales dans le pays ait une histoire beaucoup plus récente.

Dans chaque coin et ville de Sardaigne, on peut trouver de véritables chefs-d'œuvre visuels qui pourraient être inclus dans le patrimoine artistique et culturel italien.

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Des Murales représentant le carnaval sarde à Ottana. © Michela Peddis
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La tendance Street Art sarde mêle tous les courants visuels. © Michela Peddis

Aujourd'hui, le muralisme est une tendance artistique moderne à fort impact communicatif et social. Outre les noms connus des artistes qui ont été les pionniers de la peinture murale en Sardaigne, on compte ceux de jeunes artistes d'avant-garde. Cette nouvelle génération crée une mosaïque de formes diverses et disparates telles que le cubisme ou l'art naïf, le trompe-l'œil ou le futurisme, ramenant immédiatement à l'auteur, qui peut être identifié par sa signature ou par la technique de peinture utilisée.

Des artistes historiques comme Angelo Pilloni, Luciano Lixi, Vincenzo Floris, Antonio Cotza avec les Chiliens Alan Jofrè et Urile Parvex, Pina Monne et Congiu Nicoletta sont rejoints par Crisa, Bastardilla, Manu Invisible, Ericailcane, La Fille Bertha, Skan, Debora Diana, Patta et Giorgio Casu...

La liste entière serait interminable.

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Même les roches deviennent des supports pour les "murales" sardes. Ici, à Orgosolo. © Michela Peddis
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Toutes les façades deviennent un espace d'expression artisanal ou social. © Michela Peddis

Les artistes de rue contribuent, par le biais d'initiatives spontanées ou sur commande d'entités publiques et privées, au réaménagement et à la mise en valeur du paysage urbain, mais pas seulement. Ce courant social revalorise l'Histoire, l'Art et la Culture sardes. Il se fait porte-parole des philosophies, des valeurs et des vertus des peuples dans un langage universel qui ne connaît pas de frontières.

Faisons donc une pause, devant ces images murales spectaculaires. Emerveillons-nous de la créativité et du talent artistique de leurs auteurs, et surtout essayons d'écouter avec nos yeux ce sens enfermé dans la voix silencieuse des murs parlants, qui sont si désireux d'être entendus.

Michela Peddis
Michela Peddis

Originaire de Sardaigne, Michela partage la passion pour son île à près de 15 000 abonnés sur son compte Instagram. Elle nous invite à découvrir les trésors de Sardaigne avec ses photo-reportages envahis d'un bleu azur.

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