architecture baroque à Noto

Un voyage architectural en Sicile (ép. 3) : l’épopée des Baroques

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Après un panorama de l'architecture antique en Sicile, puis la découverte des influences arabo-normandes sur les monuments insulaires, quittons maintenant le moyen-âge pour entrer dans le courant humaniste de la Renaissance. Autrement dit, l'émergence du Baroque en Sicile, dont les traces se retrouvent partout dans une large partie de l'île.

Prenez des notes pour votre prochaine escapade...

3 siècles de transformations architecturales

Après la disparition de la famille germanique des Hohenstaufen, la grande révolution appelée "La Révolte des Vêpres" contre la prise de pouvoir des Angevins entraîne l’arrivée des Aragonais au 13ème siècle. Une période folklorique durant laquelle s’ajoute progressivement l’architecture gothique pour finalement instaurer le style Baroque au 16ème siècle.

Les éléments du classicisme se matérialisent lentement et de manière épisodique. Quelques exemples siciliens - pour ne citer que ceux-là :

  • la Chapelle des Naselli au sein de l'Église de Saint François à Comiso
  • la Chapelle des Confrati de l'Église Saint Marie de Bethléem à Modica
  • la Chapelle des Marinai dans l'Église de l’Annunziata à Trapani, œuvre de Gabriele di Battista
  • la tribune de la Cathédrale de Palerme, de Antonello Gagini

Le style Chiaramonte, marque éphémère du 14ème siècle

Par ailleurs, au 14ème siècle, un style architectural qui prit le nom de "style Chiaramonte" se répandit en Sicile. Il correspond à des applications en pierre avec des moulures en zigzag, insérées dans les viroles en dentelle des portails et des fenêtres à meneaux pointus, dans le but de rendre les façades externes et internes des églises plus évocatrices et embellies.

Palais, monastères, couvents et hôpitaux seront valorisés par la famille Chiaramonte, puissante en Sicile durant presque tout le 14ème siècle. Ce courant architectural a également démontré son influence à travers les nombreuses constructions d'édifices civils et cultuels, imposant comme leur propre sceau artistique (qui devint plus tard la marque familiale) le moulage en zigzag.

À Agrigente, et dans plusieurs centres de la province d'Agrigente, ce style Chiaramonte était plus présent que sur d'autres sites siciliens, également parce que la ville de Girgenti, pendant une certaine période, était sous la juridiction directe de la famille qui l'a fait devenir une perle de l'architecture de ce siècle.

Les principaux édifices où retrouver ce style particulier sont le Château de Favara (AG), le Château de Caccamo (PA), le Palais Chiaramonte-Steri (PA), le Château de Modica (RG) ou le Palais Montalto (SR).  

Le Baroque, renouveau architectural sicilien

Cependant, le style le plus représentatif de cette période est sans nul doute le Baroque qui sera ensuite revu et amélioré par les Siciliens. Ingénieux, ils iront puiser une force féroce pour finalement créer leur propre style, le Baroque Tardif Sicilien (voir plus bas dans l'article).

Les espagnols laisseront place, au 16ème siècle, aux Bourbons du sud-ouest de la France et aux Habsbourg de Savoie (de Suisse et d’Autriche) qui règneront jusqu’à l’arrivée en 1860 de Garibaldi et ses "mille" hommes, instaurant ainsi le début de l’unification italienne.

La Sicile passera par de nombreuses épreuves sur le domaine économique, épreuves dues aux incessantes passations de pouvoir. L'île connaîtra également des moments très florissants qui seront représentés à travers le style architectural Baroque, caractérisé par un usage opulent et tourmenté des matières, des jeux d'ombre, de lumière et de couleurs.

Avec les progrès techniques et les avancées en statique, les nefs s’élargissent et adoptent même des formes rondes.

Les architectes n'hésitent pas à avoir recours à une ornementation « à outrance », multipliant l’usage des faux marbres, du stuc et des marbres polychromes ; les sculptures d’anges et de putti joufflus et moqueurs sont omniprésentes de même que les volutes, spirales, rocailles, etc. ; les fresques couvrant l'intégralité du plafond apportent une touche de couleur. Très souvent, elles « ouvrent » l'espace en y plaçant un ciel, donnant l'impression d'une architecture à ciel ouvert, et ne reculent pas devant le recours au trompe-l’œil.

Jean-Baptiste Ache écrit à son propos : "L'esprit baroque réside dans la liberté de modifier les formes classiques à l'origine de manière à les rendre perméables à toutes les nuances d'expression émotive".

Les architectes n'ont jamais été aussi libres créativement et tentent des formes nouvelles par rapport à l'héritage du passé. 

Le grand séisme de 1693, tournant de l'architecture sicilienne

Mais nous voici arrivés en 1693, le 11 janvier. En plein Val de Noto, les habitants sentent la terre rugir sous leurs pieds…

Ce terrible tremblement de terre change totalement les priorités des architectes, car sa puissance détruit un tiers des villes de la Sicile. Une « hécatombe » d’édifices et de monuments durant laquelle la majorité des habitants ne survivront pas.

Tout est à reconstruire, à repenser, à recréer… Les Siciliens utilisent les fortes consolidations des architectures les plus anciennes pour rebâtir, au goût du jour, en incluant des paramètres de sécurité indispensable en cette terre qui parfois rappelle à ses habitants qu’elle en est le seul maître.

Ils trouvent une incroyable force innovatrice grâce à l’effervescence stylistique de cette nouvelle ère du "Siècle des Lumières" et aux précieux trésors accumulés au cours des siècles.

la coupole de ragusa
Au cœur de Ragusa Ibla, la coupole du Duomo di San Giorgio. Copyright Maurizio Formati.

L’ancienne et opulente noblesse sicilienne contribue fortement au chef-d’œuvre de la grande reconstruction du Sud-Oriental, grâce notamment à diverses spéculations immobilières et à la collaboration des meilleurs architectes de l'époque, parmi lesquels Vaccarini et Gagliardi. 

Rangeons maintenant nos plans et nos dessins et laissons l’Histoire derrière nous.

L’incroyable beauté de la résilience : le Baroque Tardif Sicilien 

Le 17ème siècle pourra être considéré comme la touche finale de l’histoire de l’architecture en Sicile, d’un rare éclectisme du fait des stratifications qui caractérisent tant de ses constructions.

L’apparition du Baroque Tardif Sicilien, portant le Val de Noto, patrimoine inestimable d’art et d’architecture, a été inscrit en 2001 sur la liste UNESCO des Biens de l’Humanité.

Ce trésor se compose de huit centres urbains :

Catania et la succession d’églises et couvents de la Via Croceferi, ou la Place du Dôme et le Palazzo del Municipio, ou encore la fontaine de l’Eléphant et le somptueux Couvent des Bénédictins.

Militello Val di Catania et ses Palais de Baldanza-Denaro et de Liggieri ainsi que quantité d’autres édifices tels que le Sanctuaire de Sainte Marie L’Etoile.

Les célèbres escaliers en céramiques de Caltagirone. Copyright Maurizio Formati.

Caltagirone, la ville de la Céramique, et sa célèbre Scala di Santa Maria del Monte ornée de céramique par les artistes locaux.

La belle Ragusa Ibla, son Dôme de Saint Georges et ses nobles Palais, où les aristocrates de l’époque ont voulu rebâtir sur une base architecturale médiévale créant un des plus beaux bijoux de la Sicile.

Modica et ses 250 marches à gravir pour accéder à sa merveilleuse Eglise de Saint Georges, où se trouve également la Maison de Salvatore Quasimodo.

De là, après avoir parcouru une route rectiligne et bordée de murets à sec, on découvre également Scicli, autant de jour que de nuit, entièrement illuminée d’une chaude lumière dorée. Cette lumière, on la doit à la pierre baroque locale qui a la particularité de changer de couleur selon la position du soleil, offrant à la vue un décor des milles et une nuits, agrémentés de fleurs, de géométrie et de représentations grotesques, comme les deux « têtes de moro » du Palais Beneventano.

L'église de style baroque : San Giovanni Evangelista de Scicli. Copyright Maurizio Formati.

Palazzolo Acreide et la Dimora del barone Gabriele Judica ou ses Palais Zacco et Ferla, ou encore le portail majestueux aux colonnes torsadées de la Chiesa dell’Annunziata.

Enfin, Noto vous ouvre une voie vers un décor exclusif, un défilé de monuments plus captivants les uns que les autres. Une véritable exposition d’art tardif sicilien. La "capitale du baroque" vous accueille avec son Monastère du Sauveur jusqu’au Dôme, en passant par l'Église de San Domenico à celle de San Carlo, du Palais Ducezio (hôtel de ville de nos jours), au Palais Villadorata, une antique demeure à la longue façade ornée de balcons soutenus par des supports en pierre décorés de grotesques, dominant toute une rue. Il s'y déroule la mondialement célèbre "Infiorata di Noto", chaque mois de mai.

architecture baroque à Noto
Les sculptures baroques des balcons de Noto.

Le tardif sicilien, par la suite suivi des styles Rococo et Liberty qui ne feront qu’ajouter en matière à la fantaisie des architectes siciliens, est à la fois symbole de résilience et de flamboyance. Sa particularité réside notamment dans les différentes techniques architectoniques ; par exemple, intégrer le campanile à l’édifice d’une cathédrale pour éviter qu’il s’effondre et emporte avec lui toutes les constructions alentours ; ou encore utiliser une pierre presque magique qui recrée des cadres lumineux époustouflants.

Enfin, évidemment, la libre fantaisie de l’architecte. 

Grâce à un évènement dramatique, l’œuvre architecturale sicilienne dans son ensemble a pu ajouter le "dernier coup de pinceau" composé d'un mélange de couleurs parvenues de tous les horizons. Les plus beaux exemples de cette stratification condensée sont certainement le Palais de la Région à Palerme et la Cathédrale de Syracuse. Leur observation permet de retracer ce fil historique, unique au monde.

Notre voyage architectural se termine ainsi, à l'aube de votre prochaine aventure en Sicile.

Céline Alcala

Expatriée en Sicile, Céline vous raconte la terre qui a conquis son cœur au travers de son blog « Céline en Sicile ». Retrouvez l’authentique vie sicilienne en direct sur son compte Instagram.

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